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<<La Corse en famille Magnum 21

Cannes/Esterel en Magnum 21 et Hobbie Cat 16>>

Convoyage en solitaire

De Jean-Marc Schwartz (Raz' Motte), juin 2004

 

"C'est la fin du week-end de la pentecôte, passé sur l'eau en famille, en compagnie d'autres Magnum 21, autours de l'ile de  Porquerolles.
Disposant encore de 2 jours de congés, c'est l'occasion rêvée pour ramener par la mer le trimaran jusque Cannes (environ 120 kilomètres de côte).

Je dépose femme et enfants au port de Hyères où sont stationnés la voiture et la remorque puis me lance seul dans ce convoyage. J'avoue avoir pas mal hésité car la météo n'est pas vraiment bonne et je n'ai aucune expérience vécue de la navigation en solitaire.

Malgré l'heure tardive (18h30), le coup de vent  d'ouest qui s'est levé en cours d'après midi souffle toujours à force 6. Me revient en mémoire la plaie sanguinolente sur la tête de René, suite à un coup de bome lors d'un empannage acrobatique sur son Magnum "Escapade" une heure avant...
D'un autre coté, je me sens en forme et je  "sens" bien le bateau. Et puis, il ne s'agit que d'un long bord au  portant que je pourrais faire sous foc seul s'il le fallait...

Me voila donc parti, à longer cette longue plage de sable qui se poursuit sur une dizaine kilomètre à l'est de Hyères.
Au grand largue avec un ris dans la GV, le bateau file vite. Je reste assis au fond du cockpit pour profiter de la vue sur la plage distante d'une centaine de mètres. A cette heure ci, il n'y a plus personnes dans l'eau et plus grand monde sur la plage.

Puis revient la cote rocheuse et une succession de caps de plus en plus abruptes. J'ai abattu pour couper les 10 derniers kilomètres de l'immense rade de Hyères. Je voudrais rejoindre un mouillage que je connais du coté  de Bormes les Mimosas et il ne faut pas que je traîne si je veux y être avant le soir.

Je suis maintenant à presque 2 kilomètres au large. C'est loin pour un rase cailloux comme moi m'éloignant rarement de plus de 100 m du rivage !
Le vent a forci et je retrouve une belle houle du large. Il n'y a pas un  bateau à l'horizon et aucun village visible sur cette partie déserte de la côte.

Le bateau marche bien. Plein vent arrière, je  redécouvre cette sensation exaltante (que j'avais connu sur des croiseurs au  large) de sentir le bateau se faire soulever de l'arrière par la houle puis piquer en surf vers le fond de la vague et rattraper la vague  précédente.

Attaché au bateau par un harnais, gilet capelé, je  me sens parfaitement en sécurité. Le bateau est facilement contrôlable avec une  barre étonnamment douce (j'ai relevé complètement la dérive).
Cette longue succession de surfs, seul au milieu de l'eau et sous le soleil couchant, est un pur moment de bonheur !

En approchant du Cap Bénat, j'empanne pour le passer... d'un peu trop prés. Un surf mal contrôlé et je pars au  lof.
Tout allait bien au vent arrière, mais au travers, ce  n'est plus la même histoire. Le bateau est surtoilé et j'ai du mal à le faire  abattre (même GV complètement choquée). Le cap Bénat, sombre et sinistre, se rapproche à vive allure. Je parviens enfin à empanner de nouveau et me dépêche de mettre de la distance entre ces falaises et le bateau. Pour une fois, Raz' Motte sera dispensé de faire du rase cailloux...

Quelques kilomètre plus loin, je retrouve mon  mouillage tranquille dans la baie du Gaou. Parfaitement abrité du vent d'ouest,  je mouille à 20 heure à quelques centimètre de la plage déserte. Les superbes villas de ce grand domaine privé, dont les façades sont recouverte de la roche locale, sont tellement bien intégrée au site qu'on peine à les distinguer dans la végétation préservée. Enfin un exemple d'urbanisme réussit sur le littoral !

Après avoir  installé le couchage pour la nuit, je poursuis à pied les derniers kilomètres qui me séparent de la ville de Borme les mimosas. Je retrouve le petit restau où nous  étions aller avec ma femme, il y a 10 ans, lors de notre voyage de noce... en  Caravelle. A l'heure où j'arrive, ils ne servent plus les délicieuses moules grillées dont je m'étais régalé. Il faudra que je me contente d'un  pizza comme repas d'anniversaire... j'ai 37 ans ce soir.
La présence animée de l'équipage familial me manque...

Après une bonne nuit, je repars le lendemain avec un vent toujours d'ouest mais assagi de plusieurs beauforts.

Je remonte au vent pour aller virer un paquebot devant Le Lavandou et manque de me payer son étrave à cause d'un vent qui refuse au dernier moment...

Je longe la cote rocheuse et sinueuse sur des  kilomètres, toujours au portant, dans un vent de force 2.

Et puis voila que le vent d'ouest reprend de la vigueur, comme la  veille. En appelant la météo le matin, avant que mon portable ne s'éteigne faute de batterie, j'avais juste eu le temps d'entendre "avis de grand  frais...".

C'est donc reparti pour les surfs au vent arrière,  sauf que j'ai pas eu le temps de prendre un ris dans la GV cette  fois. Vigilance impérative pour éviter l'empannage intempestif.

Midi, c'est une bonne heure pour s'arrêter derrière  le Cap Taillat pour casser la croûte et prendre calmement ce ris.
Le Cap Taillat forme une presqu'île comme je les aime : reliée à la terre par un cordon de sable offrant une plage bien abritée d'un coté ou l'autre selon l'orientation du vent.
Mais le Cap Taillat, c'est aussi une réserve  naturelle protégée et inaccessible par la route.
L'endroit est superbe et les vacanciers sont  nombreux à faire les 2 ou 3 kilomètres de sentier côtier pour venir y passer la  journée l'été. Mais là, il n'y a presque personne. Ceux du matin rentrent manger et ceux de l'après midi ne sont pas encore arrivés.
Je savoure donc mon pique nique dans cet endroit que est, pour moi, l'un des plus beaux mouillage de la cote d'azur : petit port naturel réservé aux très faible tirants d'eau, plage de fin sable blanc et une nature sauvage et isolée.
Surtout qu'en ce moment, la végétation explose de  couleurs avec des vagues de coquelicots, chardons et cactus en  fleur.

Je reprend la mer avec mon ris dans la GV et avale la longue plage de Pampelone à toute vitesse. Me voilà à l'entrée du Golf de Saint -Tropez quand le vent donne des signes d'essoufflement.
Pensant que le coup de vent est terminé, je décide  de larguer le ris dans la GV... seul au milieu de l'eau (pour voir).
Je bloque le foc à contre et la barre dans l'autre  sens. C'est la technique que j'adoptais sur les hobbie Cat pour garder le bateau face au vent... sauf que ça n'a pas marché sur le Magnum.
J'ai dû affaler complètement la GV car elle était  un peu sortie du rail de mat. Sous foc seul, voila le Magnum qui se met à abattre sans prendre suffisamment de vitesse pour permettre à  la barre bloquée (grâce au truc du sandow de Patrick) de le ramener face au  vent... bref, je galère pas mal de temps pour remonter la GV sans son ris. Je repars enfin ... quand le coup de vent d'ouest se remet à souffler aussi  fort. La rage !

Cette fois, je tire droit vers la côte pour trouver une  crique où jeter l'ancre et reprendre mon ris. Le recoin où je me crois abrité est, en fait,balayé par des rafales tourbillonnantes et je manque de me retrouver sur les  cailloux.

Je reprend ma route (et mes surfs) sur les chapeaux de roues ...  pendant 1/4 d'heure.
Et là, rebelote, le coup de vent tombe, je passe  du vent arrière au prés serré (et inversement) toutes les 10 secondes. Le clapot désordonné me ballotte dans tous les sens et je comprend enfin ce qu'il m'arrive. Je suis au  beau milieu de l'affrontement entre 2 courants de vent forts et opposés... et ce front progresse dans la même direction que moi !
A chaque fois que je m'installe dans le coup de  vent d'ouest, celui ci me propulse vers l'avant jusqu'à ce que je le dépasse et  me retrouve sur l'autre front qui souffle dans l'autre sens... le temps que le  vent
d'ouest arrive et le chasse un peu plus loin.
Quand on est au milieu, c'est extrêmement pénible. Un clapot ahurissant et désordonné, un vent tellement changeant en direction et force qu'il est vraiment difficile d'en sortir, à la voile comme au moteur.

Je décide de m'arrêter une heure au mouillage dans une crique, le temps que le coup de vent d'ouest s'installe définitivement, avant de reprendre la route. Au bout d'une demi-heure à peine, je ne peux  m'empêcher d'y retourner. Avec le clapot et le vent tourbillonant à cet endroit, le mouillage n'est  pas agréable.

Sur l'eau, le vent d'ouest a l'air d'être maintenant bien établi. J'en  vois les moutons sur la mer aussi loin que je puisse les distinguer.
J'essaie de tirer des bords de grand largue pour éviter d'avancer trop vite vers le front (c'est un comble de devoir se ralentir !) mais cette allure est désagréable car le vent est trop fort et je suis trop toilé (et j'ai toujours la dérive entièrement remontée ce qui est peut être une erreur) : le bateau part dans des auloffée à chaque rafale.

Je reprend donc mes surfs au vent arrière, plus confortables.
Les 10 kilomètres jusque Saint Raphaël sont vite avalés et je me dis que je serais le soir même à Cannes, avec un jour d'avance sur mes prévisions...
Sauf que j'aperçois de nouveau mon cauchemar météorologique plusieurs centaines de mètres devant : les moutons se font plus rare jusqu'à disparaître, le clapot devient haché puis le vent tombe brusquement.
Me voile une fois de plus sur le champ de  bataille des 2 fronts.
Je suis épuisé par cette météo capricieuse, je jette l'éponge et cherche un endroit où poser le bateau.
Pas facile de trouver une crique abritée en même temps de 2 vents contraires dont on ne sait lequel triomphera sur l'autre, sans  parler du clapot à la direction farfelue.
Enervé, je peste et comprend maintenant pourquoi on a ajouté ce préfixe au mot "voyage" dans "convoyage" !

Je distingue une petite digue et décide d'aller voir. C'est le petit port-abris de Boulouris.
Je suis à moins de 30 kilomètre de Cannes. Il me  suffirait de passer un coup de fil à ma femme et en 1/2 heure, elle me  retrouverait avec la voiture et la remorque et me ramènerait à la maison pour y savourer une bonne douche et une bonne nuit dans notre lit...
Je passe d'ailleurs le coup de fil. Mais la mise à  l'eau cadenassée du port et l'heure tardive me font renoncer à ce renoncement.
Je prépare donc ma nuit.
Une vingtaine de bateaux occupent la totalité des places du minuscule port. Mais la plage contiguë est également abritée par les enrochements et suffisamment protégée du mistral qu'un capitaine local m'annonce pour la nuit.

Le petit restaurant face au port et son personnel accueillant me feront agréablement digérer cet après midi tellement pénible.

Le lendemain est un autre jour. C'est le vent d'est qui a finalement gagné le bras de fer et qui me propose de regagner Cannes en tirant des bords par force 2.
La mer est redevenue si calme !

  Je m'amuse à longer  la cote rougeoyante et découpée du massif de l'Esterel en frôlant la roche à chaque virement de bord.
Je jubile chaque fois qu'en sortant du virement, je vois mon safran à moins de 2 mètres du rocher... Olé ! Si je n'étais pas  marin, je serais peut être torero...

J'entend un enfant crier "Maman, Maman, viens voir  !". Je lève la tête et aperçois, devant une belle villa luxueuse accrochée à la roche, une petite tête blonde courir en me pointant du doigt et en agitant la main. Je le salut du fond de mon cockpit. Visiblement, il n'a pas l'habitude de voir passer des voiliers d'aussi près.

Je m'accorde une petite pause pique nique dans une minuscule crique de la baie d'Agay.
Dans ce vent léger et contraire, il me faudra une bonne partie de la journée pour  arriver jusqu'à l'autre bout de Cannes, après avoir longé sa baie et sa succession interminable d'immeubles. Les bruits de circulation de la ville que je perçois sur l'eau me confirment que la ballade est terminée."


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