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L'histoire du MaroPrao

En naviguant sur le Lac de Vassivières en Limousin, nombre de voileux ont eu cette interrogation : "Mais quelle est cette embarcation ?!".
 
Peut être allez vous sourire en découvrant le maraudeur devenu Marau-prao, engin  imaginé et adapté par moi. Les puristes du Maraudeur s'offusqueront, peut être, et s’interrogeront, ça c'est sûr, sur les raisons d'une telle adaptation. Puissent-ils comprendre que ma volonté n'est pas de les choquer ou de les irriter. Simplement, je suis trop  amoureux du maraudeur, au point même de le transformer pour en conserver l’usage !

Pour comprendre,  remontons dans le temps. Après un accident de la vie, le dos cassé  et deux prothèses de hanche, j'ai découvert la voile pour surmonter le handicap.

J'ai gravi les mètres en plus en passant du dériveur léger au croiseur côtier avec une période de plusieurs années sur un Maraudeur Naviking. J'ai  découvert ce petit bateau léger et maniable, voilier vivant et passe partout (même s‘il peut devenir sportif dans la brise), avec une cabine, ma foi, très sympa pour cette taille de bateau et des grands coffres.

J'ai donc navigué un peu partout, surtout les îles d’or, Porquerolles, Le levant, la côte méditerranéenne, en devenant  adepte de la randonnée nautique sur petit habitable.

La famille s’agrandissait et  les bateaux aussi : un Etap 20, un cotre en bois, des navigations sur des quillards et des dériveurs pour finir par le clou,  la construction d’un dériveur en acier de dix mètres avec un rêve de « tour de mondiste ».  Mais la maladie et les accidents de prothèses en ont décidé autrement et le handicap, plus les changements familiaux, entraîneront l’abandon des rêves et la vente de cette « convoitise », c’était son nom.

Après quelques années de traversée du désert, la soif de vent et le virus de la randonnée nautique m’ont amené à regoûter à cette drogue. Un seul type de bateau m’est venu a l’esprit : le Maraudeur !

Petit bateau petits soucis, légèreté et maniabilité adaptées à ma nouvelle personnalité et au handicap qui provoquait chez moi un manque de stabilité et  m’obligeait à modérer mes efforts.

J'ai eu beau chercher, pas de Maraudeur de construction Gallois en occasion. Alors, trop impatient après ces années de vide nautique, je me suis rabattu sur un Spair de 1973 trouvé à petit prix.

En état satisfaisant, avec, bien évidemment, l’usure du temps sur le gelcoat ainsi que l’osmose ou le délaminage du fond de cockpit (gênant mais pas encore catastrophique), l’état des voiles permettait de naviguer en l’état.

C'est ainsi que Nkoni (c'est son nouveau nom) rentra dans la famille.

Pourquoi Nkoni ?
Nkoni, c'est « l’amour » en langage Medumba des Bamiléké. Le bamiléké est une famille de langues semi-bantoues, plus ou moins proches les unes des autres (dont le yemba, le ghomala’, le fe’fe’, le foto et le medumba) et parlées dans les hauts plateaux de l'ouest du Cameroun par les Bamilékés.
L'amour est pris dans son sens général : amour des êtres ou des choses comme le bateau, la voile.
Etant responsable de notre coopération vers l’afrique noire et en regardant les photos de mes équipiers, vous comprendrez pourquoi le choix de ce nom...

Gilles et son fils, Dorian Joho, sur Nkoni qui n'a pas encore muté en MaroPrao...

Premiers bords acrobatiques

Je revenais donc à mes premiers amours mais ma nouvelle épouse, Gisèle, avait commencé à apprécier la voile sur mon grand voilier en acier, très stable bien que ce fut un dériveur. De plus, j'avais navigué avec elle  autour de l'île d’Oléron, toujours par beau temps.

Dès les premiers bords, le côté dériveur léger et instable ne l’a pas enthousiasmé et aucune gîte n’avait grâce à ses yeux. De plus, à cause de mon équilibre déjà très instable sur le plancher des vaches, elle m’a vu faire quelques plongeons et rattrapés spectaculaires dans le cockpit ce qui l’a quelque peu inquiété. Elle manifestait une réelle envie d’être là mais devait faire de gros efforts d’adaptation à ce nouvel environnement.

Toutefois, le côté balade lui plaisait et elle m’a même encouragé en m’accompagnant au National Maraudeur de 2005.

Nous avons navigué tranquille la première saison avec les enfants sur le lac de Vassivière mais je me rendais bien compte qu’il fallait que je fasse quelque chose sinon pour ne pas risquer de perdre l'option "balade en famille". Le côté "culbuto" à chaque fois que l'on monte à bord, avec les très jeunes enfants, l’effrayait. Et elle tremblait dès qu’elle me voyait debout à ferler ou manoeuvrer et surtout, dès qu’elle me voyait me rattraper en catastrophe ou m’affaler en vrac...

J'ai donc compris que je n'en ferais jamais une équipière de régate et que si je voulais continuer à pouvoir faire des balades avec elle et les enfants et avoir son assentiment pour que je puisse naviguer en solo sans qu'elle s'inquiète, il me fallait faire quelque chose.
 
Deux  choix se présentaient :

  • Soit vendre Nkoni et passer à un catamaran  ou un trimaran (plus encombrants et plus chers). Seulement, je suis très attaché au Maraudeur, à son habitabilité, son poids plume et qui est bien adapté à mes possibilités financières.
     
  • Soit modifier mon Maraudeur en lui adjoignant un ou deux flotteurs comme des roulettes stabilisatrices sur un vélo. En somme, en faire un Handi-maraudeur moins gîtard et plus stable.

Après mûre réflexion, j'ai opté pour le Prao, non réversible bien sûr.
Avec cette option, je garderai les sensations du Maraudeur sur un bord (le flotteur au vent me servant d’équipier en solitaire car pour moi le rappel est interdit) et naviguerai comme un trimaran sur l'autre bord.
De plus, un seul flotteur rend l'ensemble moins encombrant en largeur et, replié, je pouvais  conserver la même  remorque.

Je me suis donc mis à consulter les sites et documentations diverses. De mes lectures, il en ressortait, bien évidemment, que les multicoques sont, d'une part, intrinsèquement raides à la toile pour une gîte faible, ce qui m’intéresse doublement et, d’autre part, que leur stabilité importante permet de réduire la nécessité d'être au rappel, ou au moins de le transformer en action plus statique.

Les exemples de construction me prouvaient qu’il devait être possible de transformer assez facilement un monocoque en prao monodrome (*), sans que cela soit irréversible et défigurant. 
Quand il reçoit le vent du côté opposé à son flotteur, il se comporte d'une façon similaire à un trimaran s'appuyant sur ce flotteur.
Dans le cas inverse, le flotteur quitte l'eau dès que le bateau gîte et son poids (augmenté de celui des équipiers qui peuvent s'y tenir) détermine la force de résistance à la gîte laquelle est utilisée pour augmenter la vitesse.

Si le flotteur a un volume important, il sert alors de réserve de flottabilité sur un bord, et de balancier sur l’autre. L’efficacité de cette fonction de contrepoids (tribord amure) devait être améliorée par l’écartement horizontal des coques, donc maximal au moment où le flotteur se soulève.

Visitant régulièrement le site Nautical Trek, j'y ai découvert le Prao 5m de Pierre-Marie GUILLOUET, architecte naval issu de l'école Centrale de Nantes.
Je me suis lancé dans d'intenses cogitations sur la transformation de Nkoni.

(*) Les Praos

Il existe 3 sortes de prao :

  • le prao "monodrome" qui navigue en ayant alternativement son flotteur au vent et sous le vent en fonction de la direction du vent. Quand il reçoit le vent du côté opposé à son flotteur, il se comporte de façon similaire à un trimaran s'appuyant sur son flotteur. Dans le cas inverse, le flotteur quitte l'eau dès que le bateau gîte et c'est son poids (augmenté de celui des équipiers qui peuvent s'y tenir) qui s'oppose au chavirage.
  • les praos amphidromes qui conservent toujours leur flotteur du même côté et se classent en 2 catégories : le "prao pacifique" dont le flotteur reste au vent et le "prao atlantique" qui s'appuie sur son flotteur toujours sous le vent, à la manière d'un trimaran (exemple du prao Cheers de Tom Follet dans la transat 68). Lors des virements de bord, la proue devient la poupe, la coque étant symétriquement réversible.

La métamorphose

Tout l'hiver, j'ai dessiné, pris des mesures, cherché des tubes alu pour les poutres de liaison.

J'ai déniché un flotteur de catamaran (enfin juste la peau stratifiée) qui m'a semblé bien proportionné pour garder un côté esthétique.
Après montage, je pense que j’aurais peut être dû le raccourcir un peu, mais cela n'aurais pas permis de gagner beaucoup de poids et aurait diminué la flottabilité.

J'ai donc commencé le cloisonnement du flotteur par du contreplaqué marine avec joint congé époxy, stratification puis pontage du flotteur.
J'ai ensuite positionné les liaisons et leurs renforts en attendant le printemps et des températures conformes aux exigences de la stratification car je n’ai pas de garage.

J'ai positionné les tubes fourreau pour les bras de liaison sur Nkoni sans trop avoir de choix pour minimiser les percements dans la coque et assurer les appuis des liaisons.

La poutre avant est positionnée au niveau du porque en acier supportant le mât, avec une sortie juste sous le pont. Elle est fixée sur une demi-cloison que j'ai solidarisée aux tubes du porque avec un collage au mastic Sikaflex (déjà expérimenté sur ma construction antérieure) et assurée par une liaison par  colliers pour ne pas percer le tube du porque.

La cloison est en contreplaqué de coffrage, stratifié imputrescible. J'ai positionné et fixé le tube fourreau sur cette cloison avec un passage découpé à travers la coque jusqu’au niveau du liston puis j'ai stratifié le tube à la coque, ce qui le rend à peine visible de l’extérieur. La fixation est renforcée par un  boulonnage avec U fileté au niveau de la liaison coque/pont.

1. Boulonnage à l'aide de 2 tiges filetées cintrées en U (étriers).
1. Boulonnage par 2 tiges filetées cintrées en U (étriers). 2. Plaque de liaison inox, boulonnée sur une épontille stratifiée à la coque.

Les poutres et les tubes fourreaux sont des tubes en alu de récupération de forte épaisseur.

La liaison du bras arrière se fait au travers d'un fourreau maintenu par un renfort inox boulonnés sur le banc qui a été consolidé par la stratification d’une épontille de renfort placée dans le coffre et reprise sur la coque.

Ce fourreau est positionné au niveau du banc de cockpit, juste derrière  l'ouverture du coffre. La percée dans le franc bord est stratifiée avec une légère  proéminence à la surface du pont. La encore, la fixation est renforcée par un boulonnage avec U fileté au niveau de la liaison coque/pont.

Au final, rien de défigurant pour mon Nkoni. Il est possible de tout enlever et remettre en état si tel était le souhait d’un éventuel nouveau propriétaire.
De même, quand le flotteur est enlevé, on retrouve le Maraudeur d'origine qui peut naviguer et régater ainsi, conformément à sa jauge.

Le flotteur se repousse le long de la coque pour le transport. Cela prend de la place à l'intérieur et coupe le cockpit comme une barre d'écoute mal placée.

A ce propos, j'ai positionné la barre d’écoute en fond de cockpit, devant la barre franche, car je la trouvais trop éloignée à sa position d’origine sur l'arrière (surtout pour moi). En cas de survente, cela m’obligeait à des déplacements en catastrophe quand le coinceur restait hélas bien coincé, d'où son nom.
 
Je ne pense pas que le repliage en escale soit nécessaire compte tenu de la faible largeur de l’ensemble et il deviendrait malaisé de se mouvoir dans la cabine.

Voilà, j'y ai passé l’hiver pour le travail visible sur les photos. Évidemment, l'ensemble va se parfaire maintenant avec le temps.

Premiers résultats sur l'eau

Les embarquements sont moins spectaculaires. Le bateau reste stable et madame aussi. Les enfants peuvent circuler sans que tout bouge.

Comme prévu, la navigation est similaire à celle d'un trimaran sur un bord et sur l’autre, tu as un bon équipier au rappel.
 
Je ne suis pas assez pro pour savoir s’il faut chercher à modifier l’inclinaison et l’angle d’attaque du flotteur par rapport à la coque pour améliorer les entrées dans l’eau mais j'ai constaté qu'il était plus stable à la barre.

J'ai ajouté un trampoline (trouvé chez France Trampoline) pour la baignade et la sieste ce qui lui donne bonne allure.

Pour la balade, c'est super avec les enfants et madame n’a presque plus de frayeur en cas de survente.
En solo, on peut porter plus de toile sur un bord comme sur l'autre. Et sans madame, je peux faire gîter le bateau avec mon nouvel équipier au rappel : le flotteur au vent.
Enfin, pour la première fois, le spi a été de la sortie.

Vive le Maraudeur !

La montée  sur remorque est plus délicate. Il faut encore y réfléchir car le poids du flotteur, même replié, incline le bateau quand il sort de l’eau. Il est nécessaire de  compenser, soit en prévoyant un guide pour bien positionner le saumon sur ses rouleaux avant la montée, soit en mettant un rouleau sur une chandelle fixée à la remorque et venant maintenir le flotteur pendant la montée.

Sur remorque, replié bien évidemment, le tout  fait moins de 2m50 et se trouve donc au gabarit routier mais légèrement désaxé. Il faut être plus vigilant et mettre les feux de gabarit.

Suite...

J’ai donc pu naviguer une partie de la saison seul et en famille, profiter pleinement de mon nouveau handi-prao-maraudeur ou toute nouvelle appellation à votre goût tout en évitant le mot de radeau bien évidemment.

Je vais maintenant pouvoir envisager les travaux d’entretien que j’avais délaissé pour jouer à l’apprenti architecte marin. Boucher les fissures de gelcoat, les délaminages, refaire le capot avant, mettre en place les nouveaux hublots...

L'hiver dernier déjà, en plus de cette transformation, j'avais réalisé des jumelles pour faciliter le mâtage et, la dérive se coinçant dans le puits, je l’avais déposée, poncée à nu, remise en peinture plus réfection de l’axe.

La peinture de la coque, ce sera pour plus tard. Avant le plaisir de la navigation il y a celui du bricolage mais n'oublions pas l'essentiel : naviguer.

J'ai également profité du nouveau cloisonnement pour ajouter des équipets et une sorte de coin cuisine car j'aimerais retourner à mes premiers amours et refaire des raids côtiers comme ceux que j’effectuais, il y a 25  ans sur ce même bateau et sur toutes les côtes de France.

Qui a dit que l’on appelait cela un loisir de détente ? C’est plutôt une passion dévorante !

Texte et photos de Gilles Lecomte, juin 2007


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