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Tempête sur la lagune


6ème jour

Après une bonne nuit réparatrice, à l'abri des moustiques et de la chaleur moite, nous sommes réveillés par le doux chant des marteaux piqueurs qui s'ébrouent au pied de notre fenêtre.

Tels les pirates fondant sur le galion chargé d'or, nous nous lançons à l'abordage du buffet du petit déjeuner : croissants fourrés, pain frais, confitures et céréales variées, fromage et fruits, tisanes et jus de fruit à gogo... c'est la fête !


Il me faut 3/4 d'heure en car pour arriver au garage afin de récupérer une carte bleue oubliée dans la voiture. Bonne nouvelle, la pièce est arrivée ! Nous pourrons repartir demain et mettre enfin les voiles sur la Croatie.

Pendant ce temps, Florence a réussi à dénicher une carte de lagune. Il lui a fallu marcher jusqu'à Santomarina (1), la ville d'à côté, pour la trouver. Ce n'est pas la carte marine "officielle" mais une carte "touristique". Moins finement dessinée que la carte marine, elle fourmille, par contre, d'informations précieuses en plusieurs langues et agrémentées de nombreuses photos.

On découvre enfin le complexe réseaux de canaux, les endroits où l'amarrage est autorisé, les hauteurs de tirant d'air sous les ponts, ...

Son papier cartonné en format accordéon, taille A4, est pratique pour être consulté du cockpit. C'est juste problématique lorsque l'on navigue sur la bordure avec la suite de la carte de l'autre côté mais ce cas est assez rare.


Petit tour en mer

On engouffre rapidement un panini au spek, un jambon cru hyper salé puis nous partons faire un tour en trimaran.

Tout proche d'une des 3 passes communiquant avec la mer Adriatique, nous en profitons pour aller voir dehors. On va pouvoir enfin prendre un bain en pleine mer... mais le ciel couvert modère les ardeurs du soleil, et les nôtres par la même occasion.

Dehors, rien d'extraordinaire à voir. Une longue plage de sable (2) farcie de monde et d'installations balnéaires.

Seule attraction pittoresque, les cahutes en bois des pêcheurs, perchées le long de la digue (3) menant au large. Accrochées au bout de longues vergues haubanées, de grandes toiles d'araignées sont plongées dans l'eau pour y pêcher les poissons de passage, sous l'oeil attentif et intéressé d'une nuée de goélands.


Code de la route

Nous ne tardons pas à revenir dans la lagune pour nous enfoncer à la voile dans les canaux désertés de cette partie plus "sauvage".

Même avec la carte, ce n'est pas évident de repérer les entrées des différents chenaux. L'usage de la boussole se révèle utile pour confirmer une hypothèse.


Les canaux sont bordés par des poteaux en bois. Les canaux principaux sont délimités des 2 côtés mais les canaux secondaires ne disposent que d'une rangée de poteaux. Dans ce cas, mieux vaut avoir la carte pour savoir de quel côté naviguer. A défaut, regardez s'il y un numéro inscrit sur le poteau. Si vous le voyez... vous êtes du bon côté.

Les "boulevards" ont droit aux Bricoles [2], 3 pieux réunis à leur sommet par un cerclage métallique tandis que les simples "ruelles" se contentent d'un pieu unique appelé Meda [3]. L'entrée de certains canaux est marquée par la présence d'un couple de Dama [1], des Bricoles surmontées d'un pieu central.

Comme sur la route, on conduit à droite. Pas toujours évident lorsqu'il s'agit de tirer des bords. Et attention aux limitations de vitesse indiquées sur les poteaux d'entrée de canal et qui peuvent varier de 5 à 20 km/h.


Retour en fin de journée sur Chioggia pour une partie de shopping typiquement féminin puis nous terminons la soirée dans une sympathique pizzeria "self-service" (4) installée au bord du canal, sur la placette devant l'hôtel. A 18 € le repas pour 4, c'est vraiment pas cher !

7ème jour

Grasse matinée, re-petit déjeuner gargantuesque ... on se ramollit dans ce palace. Il est temps de reprendre notre existence de misérable randonneur.

Je retourne seul à la marina pour récupérer le bateau. Le ciel reste couvert et la météo annonce... le temps qu'il faisait la veille vu que le bulletin n'a pas été mis à jour. Je me gare ensuite au pied du pont le temps que Flo et les enfants embarquent avec les bagages et nous voilà repartis.

Sur le chemin du retour vers la mise à l'eau, nous prévoyons de parcourir les petits canaux de la partie sud ouest de la lagune. Cette partie déserte est particulièrement propice à l'observation des oiseaux, domiciliés ou seulement de passage dans la lagune.

Après une demi-heure de navigation au travers / bon plein, nous apercevons un éclair devant nous. Le ciel est sombre à cet endroit mais notre route doit bientôt s'infléchir sur tribord et la zone menaçante passera alors sous notre vent.

Au vent, c'est grand ciel bleu et je me dis que le vent aura vite fait d'évacuer ce petit orage. Nous continuons de naviguer sur la frontière entre le beau et le mauvais temps.

Le vent monte significativement à l'approche de la zone orageuse. Nous prenons 2 ris dans la grand-voile et roulons le foc. Le beau temps semble en passe de gagner son bras de fer contre l'orage et je décide de poursuivre notre chemin.

Nous croisons un bateau de travail. Les aquaculteurs à bord nous dévisagent en passant. Ils ont déjà enfilé leur pantalon ciré... on sort nos K-way, au cas où (les cirés, jamais utilisés en 10 ans de rando nautique, sont restés dans la voiture).

Les éclairs sous le vent se font plus nombreux et notre allié, le beau temps, commence à retourner sa veste bleue pour enfiler son costume noir... ça va pas passer.

Taïaut !

Demi-tour et retour vers Chioggia. Peut-être arriverons nous à passer en longeant le Lido, à l'abri du vent qui a maintenant bien forci.

Nous voilà plein vent arrière sous GV seule avec ses 2 ris. Nous voyons le mât fléchir sous les rafales ce qui n'est pas des plus rassurant. Les filles ont été envoyées à l'abri dans la cabine.

A mi chemin du retour, le canal prend un virage à gauche et nous voilà au travers. Le vent cherche à se frayer un chemin le long de la chute du gennaker enroulé. Il tire, secoue et finit par former des poches qui battent violemment. Je me précipite sur le rouf et l'affale rapidement le long du passavant, en le laissant fixé au bout dehors. Le clapot s'est levé et c'est pas le moment de glisser à l'eau, Florence aurait été bien en peine pour me récupérer avec ce vent qui souffle maintenant à 6-7 beauforts.

Nous apercevons Chioggia lorsque quelques gouttes se mettent à tomber... suivies par des trombes d'eau quelques instants plus tard. La lagune devient blanche et la surface de l'eau se met "à fumer" sous la violence du vent. En quelques secondes, nos tee-shirts sont trempés sous nos coupe-vents. Après avoir souffert de la chaleur ces derniers jours, nous grelottons sous la pluie glaciale.

La visibilité très réduite ne nous permet plus de distinguer Chioggia. Heureusement que le chenal est bordé de Bricoles qui, toutes proches, restent visibles. Il n'y a qu'à les suivre, poussés à vive allure par le vent. Je reste hyper concentré à la barre, l'écoute en main pendant que Flo reste sur le qui-vive, prête à m'aider en cas de besoin. Elle crie un mot rassurant pour les filles blotties à l'intérieur de la cabine, sans réponse. Les voix sont couvertes par le bruit du vent et de la pluie battante, avec les coups de tonnerre en toile de fond.

Piégés

Au bout d'un moment, nous voyons apparaître avec soulagement les maisons de Chioggia devant nous. Mais après avoir été trahis par le moteur de la voiture, c'est au tour du hors-bord de faire des siennes. Impossible de le démarrer. Trop de fébrilité ou trop d'eau dans l'air ? 

A ce moment là, la force du vent et de la pluie atteint son maximum. La marina n'est qu'à quelques centaines de mètres mais tenter d'y rentrer à la voile serait aller droit au carton. Je m'obstine à tenter de démarrer ce foutu moteur, d'ordinaire si docile.

Nous dérivons rapidement et le piège se referme. Impossible de remonter au vent vers le port avec ce vent qui doit maintenant souffler à 7-8 Beaufort et plus assez de place pour partir dans une autre direction. Carrefour de plusieurs voies navigables et sous cette visibilité réduite, l'endroit est mal choisi pour jeter l'ancre... Et j'avoue n'y avoir même pas songé.

Plutôt que d'atterrir sur les ponts au fond du cul de sac, je préfère me rabattre légèrement au vent, sur une sorte de digue-barrière (5) constituée de pieux en bois. Je bondis sur l'un d'eux et doit me battre contre le vent, une main autour du pieu et l'amarre dans l'autre, avant de parvenir à passer le cordage autour du poteau.

Une fois le bateau immobilisé contre la barrière, nous nous réfugions à l'intérieur de la cabine. Les filles nous y attendent, calmement. On savoure cet instant : pouvoir se déshabiller, se sécher et se réchauffer, enfiler un shorty en néoprène et casser la croûte pour reprendre des forces.

J'essaie de nouveau de démarrer le moteur, sans succès. Un bateau de pêcheur s'approche. Je leur fais signe de venir pour qu'ils nous prennent en remorque jusqu'au quai le plus proche. Il faut croire que même avec les mains, la barrière de la langue reste présente. Ils me saluent de loin puis reprennent leur route vers le port. Je les regarde s'éloigner, dépité.

Le vent a maintenant tourné de 180° et nous rabat sur les pieux. Il faut dégager rapidement. Flo tente de rejoindre la rive en passant de pieu en pieu... mais la barrière s'arrête à 1m50 du quai. Dire que de l'autre côté de cette clôture, sont amarrées les vedettes des autorités maritimes qui assurent les secours en mer...

Flo me suggère de réessayer le moteur. J'obtempère de mauvaise grâce en injuriant copieusement le bourrin ... qui, cette fois, redémarre.

Quelques minutes après, nous voilà amarrés au ponton. On peut enfin souffler et décompresser. La pluie se calme, laissant une partie de la ville et des quais inondés sous une vingtaine de centimètres d'eau.

On a eu notre dose d'émotion pour la journée. Je repars en car chercher la voiture et la remorque pendant que mes équipières s'installent dans le confortable Club House (6) de la marina en m'attendant.

En l'absence de cale de mise à l'eau, il faudra se délester de 57 euros pour gruter le bateau sur la remorque et enfin, reprendre notre route pour la Croatie.

Debriefing

Ben voilà. Fallait bien que cela arrive un jour. C'est fait.
Après des années de pratique de rando nautique, on n'avait encore jamais essuyé de fort coup de vent. On s'était bien testés une fois par baston mais c'était très différent. On le savait à l'avance, on y allait même exprès pour cela donc tenue vestimentaire adéquate, choix du lieu, pas d'enfant à bord, ...

Mais cette fois à Venise, c'était différent. On en retire un sentiment étrange, mélange de contentement d'avoir surmonté l'épreuve et de mécontentement de s'être fait surprendre. Heureux de s'en tirer sans bobo et de voir que tout l'équipage a été à la hauteur et frisson en pensant à d'autres issues possibles de cette aventure.

Au final, il nous reste un arrière goût amère de cette navigation éprouvante et dénuée de plaisir. Ce jour là, on a découvert et atteint notre limite. Celle que l'on se gardera bien de ne jamais franchir en équipage familial.

Que faut-il retenir de cette journée ? Pas mal de choses :

  • Depuis ce jour, j'ai toujours 2 cirés (vestes et pantalons) dans le bateau.
  • Lorsque le vent fort menace, j'affale préventivement le gennaker
  • même s'il n'a jamais flambé ni cassé, le mât des Astus 20.1 construits depuis sont d'une section supérieure, plus rigide
  • 2 ris dans la grand-voile ne sont pas un luxe
  • idem pour les poignées de rouf qui permettent de sécuriser les déplacements vers l'étrave

L'année d'avant, nous randonnions sur un bateau sans cabine... S'il avait fallu essuyer un tel orage en mer, je ne sais pas comment j'aurais géré la situation avec les enfants dans les pattes. Il y avait de quoi les effrayer, voir les dégoûter de la voile, pendant un bon bout de temps.

On s'est frotté à d'autres coups de vent depuis cette aventure (à croire que le réchauffement climatique et autres dérèglements météorologiques s'acharnent aussi sur les randonneurs nautiques...). Circonstances différentes, gestion différente, ça s'est à chaque fois passé en douceur. Faut croire que l'expérience accumulée finit par porter ses fruits.

2ème partie : la Croatie

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