Je me présente, je m’appelle "Minimum". Je suis un Tricat 22, de l'espèce Raid, la moins exotique de cette famille de trimarans. Je suis sorti de ma matrice en Avril de cette année.
"Minimum" est un drôle de nom, je vous le concède. Ni très poétique, ni très valorisant. Mon maître avait songé à un patronyme plus enthousiasmant, du genre sportif comme "Magic-carpet", ludique avec "Kiss my ass" ou même illustre comme "Che guevarech" mais finalement c’est "Minimum".
Paraîtrait que ça lui est venu quand il a découvert mon intérieur dépouillé, mon accastillage si simple, ma modestie naturelle… Il faut dire que son précédent bateau de compagnie était un vieux monocoque, lourd et profond, du genre qui ne se réveille qu'à 3 Beaufort et nécessite 2 plombes de préparatifs et d’effort avant d'être en ordre de marche !
Soit, j’accepte ce nom de baptême; à moi de prouver que je peux donner le maximum !
Ce dimanche 30 Septembre est un grand jour pour moi, celui de ma première sortie dans le grand monde, dans le grand bain, ma première compét', la Régate intercommunale qui opposent le club de Regnéville (1)
- les bons - et le club de Coutainville
(2)Cette régate, dite "du Donjon", existe depuis 1970 et se court dans la Baie de Regnéville à proximité du vieux château et de son donjon bien sûr.
Mon skipper y a participé dans les années 80 du temps où elle voyait des dériveurs s'affronter entre 3 bouées; 5O5, 470, JET, Ponant et autres Simoun croisaient le fer au milieu des mouillages dans un courant qui peut atteindre 3 nœuds.
Désormais espèces disparues, ce sont les croiseurs qui joutent aujourd'hui autour de 3 bouées.
C'est cette régate qui a permis à mon patron de découvrir et apprécier le trimaran, pour l'avoir courue l'année dernière comme équipier sur le bateau vainqueur à moult reprises, "Mégalo", un Speed 944. Ce jour-là, il y avait 25 nœuds de vent, à peine un léger clapot dans cette petite mer intérieure et il a été bluffé par la vitesse et la facilité du tri alors que les monos étaient vautrés sur leur bordé malgré les 2 ris pris... Tu m'étonnes !
Mais cette année, il y a un concurrent de plus : moi-même, "Minimum" !
Mes premiers ronds dans l'eau effectués durant l'été auront-ils été suffisants à mes maîtres pour me prendre en main ? La veille, je les ai emmenés à Chausey (3) pour la marée ; pendant que ma maîtresse pêchait, lui s’est occupé de mes coques, les a nettoyées, rincées, lustrées; à ce moment, j’ai compris qu’un grand événement se préparait.
Sur le chemin du retour, nous avons battu notre record de vitesse instantanée : 16 noeuds tout rond, au près bon plein. Et établi un nouveau record du trajet - si bien que nous avons cerclé en attendant le montant - Pas si mal pour un jeunot comme moi, non ?
Ce matin, le soleil brille et le vent d'est ne délivre qu'une légère brise; les 20 bateaux au départ cerclent avant le coup de canon. Un premier lâcher pour les monos de moins de 8m, 5 minutes plus tard, les plus de 8m, puis 10 minutes plus tard, les multis, mes congénères.
Et oui, c'est comme ça que ça se joue ici, en toute décontraction et l'HN que l'on connaît ici, est galvanisée (comprenne qui pourra).
Pendant la phase de pré-départ, alors que mon équipage s'affaire à peaufiner les derniers réglages, je note avec inquiétude la bonne forme de ce fameux Mégalo, caréné de la veille lui aussi, puis l'imposant fardage du Maldives qui n'a pas besoin de son plan de voilure pour me déventer; et enfin, un très sérieux concurrent en la présence de "Quetzal", un tri Legall de 28 pieds, avec sa longue et acérée dérive en carbone.

En résumé, le petit Tricat que je suis ne semble pas peser lourd au milieu de ces "monstres", dont les génois et les grand-voiles vont chercher à 15m de haut les moindres filets d’air.
Ces 3 congénères de la grande famille des bipodes et tripodes représentent assurément, ce matin, le gratin de la concurrence qui m’est opposée. La quinzaine de monocoques qui errent également sur le plan d’eau ne seront que des marques de parcours supplémentaires autour desquelles nous virevolterons.

D'ailleurs, le premier bord de portant le confirme. Mes 3 "semblables" me débordent rapidement et dévoilent impudiquement à mes étraves leurs tableaux arrière.
Dans cette brise faiblarde, se faire passer au vent par 3 murs de voile me suggère des envies furieuses de retour prématuré à mon mouillage…
En résumé, après 1/2 mille de cette régate, mon skipper semble déjà résigné à tenter "l'exploit" de rattraper les monocoques gastéropodes partis avant nous. Mais bon sang, il ne pense donc pas à jeter un œil à mon safran ! Ces vibrations dans le stick carbone alors que nous nous déhalons à 4 nœuds, il trouve ça normal ?
Enfin ! Tout de même ! Il vient d'apercevoir ce paquet d'algues gros comme une poche à huîtres que nous chalutons sans doute depuis le départ...
Libérées de mes chaînes, mes 3 étraves bondissent vers la bouée sous le vent - Je rappelle au lecteur qu'à ce moment du récit, le vent doit culminer à 5 nœuds; le bond est donc tout à fait relatif -.
Le premier bord de près se fait au débridé; pas moyen de serrer davantage alors que je suis sous le vent des monocoques qui nous devancent; mais c'est le bon plan : A 60° du vent réel, je soulage mon flotteur au vent et j'accélère en continu alors que mon boss ramène progressivement le chariot de grand-voile dans l'axe.
Je suis au bord de l'extase quand je découvre que malgré la route supplémentaire effectuée lors de ce premier louvoyage, 7 ou 8 bateaux sont derrière nous à la marque au vent.
Et peut-on parler de jouissance encore quand à cette même bouée, nous voyons l'arrière du Maldives la toucher ? Un 360° avec un cata dans ce vent évanescent, c'est un sacré handicap ! Désolé pour lui…
Les deux boucles suivantes seront exécutées avec une extrême concentration, les écoutes réglées au centimètre, les yeux de mon équipage rivés sur les éventuelles risées, les adonnantes exploitées au mieux, et les passages de bouée effectués avec brio et témérité, nos concurrents découvrant pour la plupart que quand nous réclamons de l'eau à la bouée, il nous en faut beaucoup et vite - 5 mètres de large, ça compte !
Chacune de mes manœuvres, virements vent debout ou empannages nous permettent de gagner des poignées de secondes, qui se traduisent en mètres grappillés sur les deux mastodontes qui me précèdent encore, beaucoup plus lents lors des changements d’amure.
Le Legall 28, cravachant derrière le Speed 944, tire un bord de près approximatif et rallonge sa route par un contre-bord de dernière minute… Je l’oublie dans mon sillage.
Me voici second à l'entame du dernier tour. Mon moral est à 1024 Hectopascals et je commence à croire en ma bonne étoile alors que le nordet semble fraîchir un peu à la bouée au vent.
Pas question, en effet, de suivre le cap du Speed lors de la dernière remontée au vent. Il cape mieux que moi et même à 4 longueurs, je ne peux rester dans le dévent et les perturbations de sa voile lattée.
Même tactique que lors des boucles précédentes : je le laisse monter au vent tandis que je pars au galop en dessous de sa route.
De la berge, les humains qui observent ce dernier round ne comprennent pas cette route bizarroïde ; et pourtant, sur l’autre amure qui m’approche de la bouée, je suis maintenant à deux longueurs de mon lièvre.

C’est maintenant le dernier "run" de ces 3 boucles, le bord de vérité, le speed-test.
Est-ce le vent qui est monté de quelques nœuds, quelques degrés d’écart entre nos deux routes ? Toujours est-il que le différentiel de vitesse est visible à l’œil nu. L'aileron de mon flotteur au vent lacère la surface de l’eau tandis que l’étrave sous le vent commence à fumer.
C’est l’hahalli, la mise à mort ! Le Speed est scotché sur ses 3 lames et n'a aucune réaction de défense – même pas un petit lof avant de rendre les armes - quand je le passe à son vent, irrémédiablement, fier comme un bar-tabac avec vue sur la mer.

Voilà, c'est fait; le canon détonne à mon passage, mes voiles sont choquées, mes étraves s’ébrouent une dernière fois, et c’est déjà fini. Comme ces 2 heures de joute m’ont semblé courtes !
Mon premier tour de manège entre 3 bouées, et mon premier pompon à la clé !
Lors de la remise des prix, le comité de course s’interrogera sur mes prédispositions à la croisière et mon appartenance ou non à la catégorie des "habitables"...
Les réflexions entendues ça et là laissent percevoir l'amertume de la concurrence unijambiste : A-t-on l’idée de faire régater un Tornado contre des Vauriens ? (Vous noterez, à cette remarque, la moyenne d'âge élevée des compétiteurs !).
Mon heureux maître aura le mot de la fin en décrivant aux mauvais perdants mes deux couchages –pas encore testés-, ma kitchenette mono-feu, mon évier intelligemment combiné avec mes WC marins - un magnifique seau en polypropylène à mon nom – et enfin, cerise sur le gâteau, en affichant avec fierté mon homologation en catégorie "C" !
Alors, vivement l’année prochaine, en espérant de nouvelles naissances de trimarans dans la baie de Regnéville.
De Patrick Miossec, octobre 2007
